Ecrire pour un lecteur de quinze ans
Écrit par Fr Yves Combeau o.p. Jeudi, 10 Juin 2010 13:51
Suite des réflexions à l'occasion du tome III des aventures de Guillaume le C. P.
Le roman scout a une particularité : il est écrit pour les scouts (ou ceux que les histoires de scouts intéressent), mais pas par des scouts. A quinze ans, on écrit souvent des romans, mais on ne les publie guère... Ce qui est peut-être vexant, mais plutôt heureux pour la littérature, parce qu'à quinze ans, on vit les choses, très fortement même, mais on ne sait pas les écrire. C'est ainsi. Il faut quinze ou vingt ans de travail pour faire un écrivain potable. Même Victor Hugo est barbant comme la pluie dans ses poèmes de jeunesse.
Donc, quand vous devenez capable de raconter des histoires de scouts, vous n'avez plus l'âge de les vivre. Vous êtes un adulte. Avec un travail, des impôts à payer, des enfants parfois, des soucis souvent. D'où sortent alors ces aventures que vous racontez, ces sentiments que vous mettez en scène, ces dialogues qui résonnent de ligne en ligne ?
De vos souvenirs ? Oui, souvent. Je n'ai pas beaucoup d'imagination ; je puise beaucoup dans mes souvenirs. Mais cela amène à se demander dans quoi puisent les auteurs qui n'ont pas été scouts. Quoi qu'à dire vrai, je ne connais pas beaucoup d'auteurs de romans scouts qui n'ont pas été scouts eux-mêmes, de Foncine à d'Izieu.
Des scouts que l'on continue de rencontrer ? Sans nul doute. Pour cela, il faut précisément rester au contact des scouts, donc être chef (Foncine), aumônier (d'Izieu, Valbert), éventuellement parent. Mais ici, la question est celle du regard que l'adulte-auteur pose sur les scouts. Si c'est un regard extérieur, étranger, un regard obscurci par les soucis et les conceptions de l'adulte, le roman sera lui-même "extérieur" ; il tombera à côté. On aura du prêchi-prêcha ou des invraisemblances, des dialogues peu réalistes, des sentiments certainement très nobles, mais dans lesquels aucun lecteur ne se reconnaîtra. Défaut hélas courant.
Mais si le regard est trop intérieur, si l'adulte-auteur oublie qu'il est adulte, il donnera lui-même dans tous les défauts qu'aurait eu le roman écrit par un garçon ou une fille de quinze ans : histoire mal structurée (parce que les adolescents ont du mal encore à structurer le continuum des événements de leur propre vie), registres de langage mal maîtrisés, romantisme maigre, mytho impromptu et non nécessaire, fulgurances parfois, mais encombrées de scories. Cette espèce d'auteur est plus rare que la première, mais elle existe. Foncine lui-même n'en a pas été loin.
L'adulte-auteur doit donc porter sur son sujet, le scout, un regard "intérieur", fraternel, complice, sympathique au sens propre -- c'est-à-dire "qui sent avec", en termes chrétiens, en communion -- tout en conservant la clarté et la maîtrise de son intelligence et de son affectivité adultes. Il doit se dédoubler : il est le jeune et il ne l'est plus ; il est celui qui vit (quand j'écris une bagarre, je suis littéralement dedans ; j'en ressort épuisé et quelque peu hagard, et de plus très content) et celui qui regarde (et critique d'un œil froid le style, l'utilité, le sens de ce qu'il vient d'écrire).
Or cet étrange travail de dédoublement, d'intérieur et d'extérieur simultanés, est précisément celui que doit faire tout éducateur et, par conséquent, tout chef scout. Il n'y a pas de juste milieu ni d'alternative. Il faut être l'un et l'autre. Expérience fort intéressante à vivre, sinon toujours aisée. Essayez donc !







