Le secret de Tintin

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Aujourd'hui, pour la Noël, je m'aventure dans le domaine réservé d'une grave science : la tintinologie. Je n'ignore pas que les tintinologues me guettent au tournant. On n'imagine pas combien, en matière de littérature de jeunesse, les tournants réservent de guetteurs. Et ils sont armés.

Mais qu'on se rassure : j'emprunte les éléments de la réflexion qui suit aux bons auteurs, et je ne dirai rien de très novateur, sinon que je l'ai organisé à ma façon.

 

Or donc, comme je songeais en une soirée franc-comtoise, sous une couette, alors que la bise soufflait, à propos d'un album de Tintin qui était, avec un tome de l'aride Revue d'histoire ecclésiastique de la province de Langres, 1872, tout ce que ma chambre offrait à ma méditation, il me vint une révélation : je venais de découvrir qui est Tintin. La question n'est pas si saugrenue qu'elle paraît. Tintin, personnage sans parents, sans frères et soeurs, sans nom, sans passé (à première vue), Tintin au visage si lisse, au caractère si exempt de défauts, Tintin est un mystère. Qui est-il ? Quelles sont ses motivations ? Qu'aime-t-il ? Qu'espère-t-il ?

Eh bien ! Voici la réponse : Tintin est un scout. En quatre arguments.

 

1. Tintin est Totor, le C. P. des Hannetons.

 Tout le monde le sait, mais il faut le rappeler : adolescent, Tintin, qu'on surnommait "Totor" était scout à Bruxelles, chez les Scouts catholiques de Belgique (en ce temps-là, ils l'étaient encore), et il était C. P. Le petit personnage dégingandé des Aventures de Totor le C. P. des Hannetons est déjà Tintin ; le visage est le même et le glissement vers le Tintin que nous connaissons se fait par Tintin au pays des Soviets. La psychologie est identique de l'une à l'autre aventure. Seul le nom a changé, parce qu'on ne garde pas son surnom scout quand on veut faire sérieux et que désormais, Tintin est employé par Le Petit Vingtième.

Un C. P. moins lisse que l'adulte qu'il sera. Aussi bien Totor que le Tintin de la Russie léniniste sont de francs bagarreurs, et Tintin, au début des Soviets, est passablement râblé. Ce n'est que devant un gros malabar de tchékiste qu'il se sentira fondre au moral et fondra... au physique, car le dessin encore flottant d'Hergé montre désormais un personnage plutôt gringalet. Astucieux, culotté, sans trop de vergogne, spontanément solitaire dans ses aventures, comme souvent les adolescents qui parlent en groupe de ce qu'ils vivent, mais le vivent seuls.

Il n'y a pas de préhistoire de Totor. On ne sait rien de son enfance. Elle a été absorbée par son uniforme scout. En cela, Totor est Hergé lui-même. Car Hergé fut un scout enthousiaste, un routier passionné. C'est par le scoutisme qu'il s'est mis à dessiner et qu'il a trouvé son travail. Il restait chef actif par ailleurs. Or Hergé, fils d'un foyer catholique, paisible et désespérement banal, de cette banalité bruxelloise qu'on pourrait qualifier d'épaisse, a dit lui-même que toute son enfance s'était effacée du jour où il était devenu scout ; qu'elle était tombée comme un manteau de ses épaules ; qu'il n'avait de souvenirs qu'à partir de son scoutisme. Voilà pour le passé de Tintin : il existe, mais il n'a pas de poids. Il est obscur parce que le scoutisme a tout ébloui de sa lumière. Ce qui a fait Tintin, c'est le scoutisme.

 

2. Tintin a le coeur pur.

Le coeur pur, le coeur blanc. C'est ainsi que le lama de Tintin au Tibet qualifie celui qui est parti à la recherche de Tchang. Voilà pourquoi Tintin n'a ni jalousie, ni envie, ni désir impur. Le seul mouvement proche du péché (proche seulement) qu'on lui connaisse est la colère d'indignation, la même que celle du Christ.

Le coeur pur, c'est l'article 10 de la Loi scoute. "Le scout est pur dans ses pensées, ses paroles et ses actes." Or ce coeur pur, c'est celui d'Hergé même. La vie d'Hergé est moins lisse que celle de son héros, mais ce qu'il projette dans son dessin si sobre, si exact, si scrupuleusement dépouillé de tout détail qui ne serait pas indicatif, c'est quelque chose de son propre désir de pureté. Désir qui a pris, dans la vie d'Hergé, la forme d'un conflit plus ou moins conscient - car nos vies d'hommes ne peuvent être pures sans combat, et nos chutes souillent irrémédiablement notre mémoire de nous-mêmes - dont la consultation d'un psychologue jungien a révélé, juste avant Tintin au Tibet, la profondeur.

Je voudrais m'arrêter ici un instant sur deux éléments révélateurs.

Le premier est le personnage d'Haddock. Haddock fournit à Tintin un père de substitution mais, et c'est une invention extraordinaire d'Hergé, un père qui apparaît pécheur (alcoolique et violent) et qui connaît au fil des albums une véritable rédemption. Il est pardonné, il se rachète, non sans difficultés, jusqu'à atteindre, dans Les bijoux de la Castafiore, la pureté de coeur que la cantatrice, pour une fois inspirée, lui reconnaît : il est devenu "un grand enfant". Il y aurait long à dire sur cette figure inédite, en christianisme, du père pardonné.  Elle est pour moi un trait de génie d'Hergé.

Or on ne sait pas si Tintin, quant à lui, a commis une faute qui lui vaudrait un tel salut par le pardon. Ce n'est pas impossible. Il a, après tout, une vie hors champ, hors des albums. Dans ce cas, il serait celui qu'il désire être (et donc pur) "dans le champ", exactement comme les scouts quand ils sont en uniforme, dans le champ du regard de leurs pairs et de leurs chefs. Tous les scouts éprouvent ce contraste entre celui qu'ils sont (et qu'eux seuls connaissent) et celui qu'ils désirent être, qui a tant de mal à exister dans l'épaisseur du quotidien, mais que le cadre scout peut enfin révéler. La différence avec Haddock ne serait pas ici l'incapacité à pécher (Tintin est humain), mais le refus, très adolescent, et très scout, de pécher devant autrui. Le même refus, sans doute, qu'a éprouvé Hergé toute sa vie, quand bien même il aurait cédé à certaines occasions, d'où cette souffrance de pureté dont j'ai parlé. Et si, comme il semble évident, Tintin maintient dans toute sa vie, hors champ comme dans le champ, cette pureté de coeur, alors il est un scout d'une qualité exceptionnelle. Un Guy de Larigaudie... Les points communs sont nombreux. En tout cas, je veux dire ceci : Tintin, comme Larigaudie, vit dans la grâce d'un scoutisme pleinement assumé ; il n'a pas encore été cabossé par le péché ; il n'a point renié sa Promesse. Haddock, comme beaucoup d'entre nous, a chu. Il a été pardonné. Ce parcours éclaire par contraste l'exception qu'est Tintin et que le scout "qui y croit" veut être lui aussi, seul en ce monde désenchanté.

Le second élément est précisément le complexe de pureté qu'éprouvent beaucoup de scouts qui vivent sérieusement leur scoutisme (je parle du scoutisme unitaire, classique, traditionnel, enfin, celui qu'a vécu Hergé et que vivent des milliers de jeunes aujourd'hui). Cette sorte d'horreur de l'impureté qui vient moins de la peur du mal que le péché inflige à autrui, que du mal qu'il nous inflige à nous-mêmes. L'impureté enlaidit, et cela porte atteinte à deux choses : l'image psychologique fragile que nous avons de nous-mêmes, si importante à l'âge adolescent (l'âge de Narcisse), et à l'image de Dieu que nous sommes. Or l'adolescence est aussi le temps des premières grandes tentations de péché laid. Si Totor était, en quelque sorte, le scout qu'était Hergé, Tintin est le grand scout - le routier, l'homme enfin à partir du moment (tardif) où il porte le pantalon - qu'Hergé veut être parce que c'est son désir scout de pureté. Ce complexe est celui d'Hergé adulte, partagé entre le Haddock qu'il est peut-être et le Tintin qu'il aimerait être resté...

 

J'ai déjà abusé de ta patience, lecteur. La suite (la fraternité scoute chez Tintin et enfin le Christ est présent devant Tintin, mais hors du champ), c'est pour la prochaine fois !

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