Sur le scoutisme en histoire

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J'ai plaisir à poster cette semaine un article de Remi Fontaine paru le 13 octobre dans un grand organe national. Non seulement parce que M. Fontaine, qui est largement connu pour ses ouvrages sur le scoutisme et pour son émission radiophonique, a apprécié ma Nouvelle histoire du scoutisme catholique en France, ce dont je tire une certaine fierté, comme, disons, un artisan que l'on félicite pour son travail, même s'il n'a pas prétendu à l'art, mais encore parce que M. Fontaine a critiqué mon postulat de base et l'a fait avec des arguments de haute qualité.

Ces arguments appartiennent à l'école de pensée thomiste. Il peut paraître piquant qu'un dominicain se fasse reprendre sur des concepts ou des méthodes thomistes... Le fond de la question est que, selon M. Fontaine, il existe une raison du scoutisme, une philiosophie et une définition du scoutisme, et selon moi, elle n'existe pas. Ou pas entièrement. Qu'elle soit présente chez Sevin et chez Forestier est une évidence (et chez Michel de Paillerets, chez van Effenterre, chez Claude Lenoir...), mais je maintiens que la création du scoutisme catholique en France, qui n'a pas été le seul fait de Sevin, relève du contingent, et non du principiel ; et que Sevin et Forestier ont procédé à une construction. Si construction il y a, il est possible de déconstruire. Que ce soit opportun est une autre question. Que le mouvement qui a procédé et procède encore constamment à cette déconstruction n'ait par conséquent aucun titre à se réclamer du père Sevin comme il le fait encore est probable et je tends à le penser.

Ce mouvement se réclame encore, et avec quelle autorité ! de Baden-Powell. Ma foi, je me demande moi aussi ce qui reste de Baden-Powell aujourd'hui, je veux dire en 2010, après la réforme pédagogique officialisée en 2008, dans les programmes et les pratiques ce mouvement. La réforme de 2008 me paraît être plutôt un commentaire de ce qui l'a précédée (qui était déjà un commentaire) qu'un travail d'interprétation de B-P. J'imagine qu'Etienne Père pourra justifier le travail qu'il a dirigé et qui a mené à cette réforme en s'appuyant sur B-P. Mais on entre là dans un débat bien ardu, et qui dépasse le domaine de compétence d'un pauvre historien.

En  posant comme a priori que les mouvements catholiques d'aujourd'hui font tous du scoutisme (quel que soit ce scoutisme), je permets du moins un dialogue. Le dialogue n'est certes pas la fin de tout travail intellectuel. Mais dans la circonstance présente, il est nécessaire. 

 

Saluons d'emblée l'honnêteté intellectuelle de ce livre, Nouvelle histoire du scoutisme catholique en France, qui décrit les composantes actuelles du scoutisme catholique avec une compréhension et une intelligence rares du sujet, une capacité de synthèse et une vertu d'empathie qui sont l'apanage du bon historien. 

 

Il y a un peu chez le P. Y Combeau (étudiant la question scoute) de l’Emile Poulat (étudiant la question religieuse contemporaine dans ses tenants et aboutissants, du modernisme à l’intégrisme) : il ne dit pas qu’en penser, il donne seulement à penser, sans parti-pris apparent. Car, explique-t-il, si l’histoire est servante (comme la pédagogie, la sociologie et toutes les sciences, surtout humaines), il n’est pas de bonne méthode de maltraiter une servante : « La question historique n’est pas et ne sera jamais : qui a raison ? Elle est : comment en est-on arrivé à plusieurs raisons ? »

 

Cela étant dit, bien traiter la servante ne doit pas être prétexte à négliger son maître, voire le maltraiter. Si la philosophie est la servante de la théologie, la science (historique) est la servante de la philosophie. S’il existe une véritable histoire du scoutisme, il existe aussi une philosophie (vraie) du scoutisme en termes précisément d’anthropologie, une raison du scoutisme qui implique bien quelque part une vérité et une erreur : qui a raison ! Dans son fameux discours de Ratisbonne, Benoît XVI nous a rappelé précisément le danger moderne et idéaliste qu’il y a de trop cloisonner les sciences entre elles et les sciences avec la philosophie, puis la philosophie avec la théologie, nonobstant leur autonomie et leur souveraineté propres. Pour prendre une figure hylémorphique (matière/forme) qu’approuvera sans doute notre dominicain (qu’on suppose thomiste et donc aristotélicien par vocation), la vérité matérielle de l’histoire ne peut se passer de la vérité formelle de la philosophie : distinguer pour unir !

 

C’est la raison pour laquelle nous n’adhérons pas à la thèse (plus philosophique que sa prétention historique) qu’il donne : « Depuis ses tout premiers pas, le scoutisme catholique français portait en germe des débats irrésolus et probablement insolubles, débats qui se sont fait jour avant même que les Scouts de France fussent fondés, qui ont ressurgi vint ans après leur fondation, ont agité les décennies suivantes, ont finalement engendré une explosion dans les années 1960 (…). S’il y trois grands mouvements catholiques aujourd’hui (Scouts de France, d’Europe et unitaires), c’est qu’il y avait trois frères dans le même berceau. Ces frères ont grandi. Ils ont tous trois quitté le foyer commun et fondé des foyers propres. »

 

Si nous concédons volontiers avec l’auteur qu’il ne faut certes pas confondre unité avec unanimité et unicité, nous ne pensons pas que la division actuelle du scoutisme catholique a permis l’épanouissement des potentialités diverses de l’intuition originelle. Nous n’allons pas redévelopper ce que nous avons déjà écrit (cf. notamment L’âme du scoutisme aux éditions de Paris), mais si les intuitions de Baden-Powell, son empirisme organisateur en matière d’éducation (y compris dans « le système des patrouilles ») fut assimilé et assumé par un P. Sevin avec l’intelligence et le succès que l’on sait, c’est parce qu’il était homogène avec l’anthropologie et le réalisme de la philosophie dite chrétienne. Macedo (cofondateur des SdF et tertiaire dominicain) y voyait lui-même « une vivante application du thomisme ». Au-delà du clivage clairement politique et religieux, la révolution culturelle et copernicienne opérée par la réforme obligatoire (très kantienne) des années 1960 a rompu objectivement, anthropologiquement, avec cette correspondance féconde (soulignée par de nombreux aumôniers comme le P. Forestier).

 

Le P. Combeau parle justement de cette réforme pédagogique comme le cardinal Ratzinger parlait déjà de la réforme liturgique : « Dès lors qu’il y a  révolution, on est en présence d’un autre scoutisme, et la question n’est pas de savoir s’il est légitime - il ne fait aucun doute qu’il l’est pleinement… -, mais de savoir si sa légitimité est exclusive. Bref, s’il fallait l’imposer. » Allons plus loin : la contrainte et « l’herméneutique » de rupture ont disqualifié cette réforme-révolution en en faisant une arme par destination contre le scoutisme initial, rendant ainsi suspecte cette légitimité, au nom du simple droit naturel et chrétien. Avec toutes ses interrogations pertinentes, la matière très dense et riche de ce livre important le donne paradoxalement à penser, au moins implicitement, en dépit de la « thèse » consensuelle exprimée, trop « scoutement correcte ». Il faudrait sortir de cette contradiction interne, passer dûment de l’implicite à l’explicite, en cessant de se retrancher par méthode ou présupposé derrière la prétention exclusivement historique qui est aussi, à sa manière, une mauvaise rupture… épistémologique. L’objectivité en histoire n’empêche pas, au contraire, l’objectivité en matière méta-historique, c’est-à-dire philosophique : celle capable, au-delà des raisons des uns et des autres, d’induire où est la vérité et l’erreur sur les choses essentielles, par delà les choses discutables, sujettes à options prudentielles diverses. Cela ne devrait pas empêcher non plus la charité fraternelle (scoute) en toutes choses, même avec les frères séparés…

 

Quand nous parlons de vérité ou d’intelligence du scoutisme (a fortiori catholique), nous parlons donc de son fondement réaliste et non évidemment de ses accidents contingents, plusieurs modes ou formules de scoutisme  étant toujours possibles, sans atteindre forcément ce fondement ni l’unité du scoutisme. Mais, comme en liturgie, on ne peut véritablement concevoir une voie générique de réconciliation entre les trois espèces actuelles de scoutisme catholique sans envisager (pour l’une de ces espèces) une « réforme de la réforme » qui suppose en filigrane une rupture de la rupture  Au-dessus de l’histoire et de ses catégories (psycho-sociologiques) nécessaires mais insuffisantes, le débat est ouvert à ce niveau fondamentalement philosophique, anthropologique, voire métaphysique ou théologique…

 Rémi Fontaine

 

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