Anthropologie du scout de base
Mise à jour le Vendredi, 10 Septembre 2010 16:26 Écrit par Fr Yves Combeau o.p. Vendredi, 10 Septembre 2010 15:36
Ou comment l'homme des cavernes est toujours présent chez nos chères têtes blondes
De retour des camps...
Les quelques réflexions qui suivent me viennent du camp routier qui a conclu ces deux mois d'été. Naturellement, il s'est passé bien d'autres choses pendant ce camp qui a eu lieu en Croatie, mais les éléments dont je parle ici ont quelque peu occupé mon esprit.
Il s'agit de la puissance de la forme - aspects visuels, rites, tenues, détails desdites tenues - chez les scouts. Quiconque a été chef a fait deux constats :
1) les uniformes sont très souvent modifiés par les garçons ;
2) ces modifications sont très difficiles à éradiquer. Allez obtenir un rasso en uniforme conforme aux consignes du mouvement auquel vous appartenez !
Une petite enquête sur internet, merci les blogs et les réseaux sociaux, édifiera le curieux. Il n'est pas un groupe SGdF, FSE ou SUF dont les gars m'aménagent leur unif d'insignes inattendus, de marques identitaires, de tricots rayés (quand bien même on est à cinq cents kilomètres de la mer la plus proche), de treillis militaires, de godillots de même provenance, de quatre-bosses interdits (à la FSE) ou simplement incongrus (chez les SGdF)...
Ces signes supplémentaires ont plusieurs fonctions. Ces fonctions sont connues (du moins, je l'espère), mais ce que je veux pointer ici est la racine anthropologique, foncière, souvent inconsciente, qui explique le mal qu'on a à rectifier les choses. Autrement dit, ce sont des fondamentaux de l'homme adolescent qui pointent ici leur nez - c'est l'homme des cavernes qui fait surface...
1) ce sont des marques identitaires surajoutées à l'uniforme pour se différencier des voisins. Cela est particulièrement vrai dans un environnement dense en scouts. Dans un groupe à plusieurs troupes, chez les SUF, chaque troupe cherche à se distinguer des autres ; dans un arrondissement où l'on trouve quatre troupes SUF, comme le VIIIe, même chose. On pourrait même proposer le petit axiome suivant : plus une zone donnée est dense en scouts, plus les marques identitaires sont nombreuses. Inversement, une patrouille libre isolée dans son village ou sa ville est le plus souvent en uniforme impeccable...
Le besoin de se distinguer du groupe humain voisin en adoptant pour le groupe humain dont on fait partie des marques identitaires propres est absolument constant dans toutes les civilisations "primitives". Ce sont les plumes de l'indien, le cache-sexe de la tribu amazonienne. Le signe identitaire sépare de l'autre inconnu et intègre dans le groupe connu, ce qui est rassurant et structurant à la fois.
Cette fonction anthropologique est bien connue. Mais j'en vois une seconde peut-être moins évidente :
2) ce sont des marques de puissance. Je prendrai l'exemple du foulard coupé. Depuis la toute fin des années 1950, l'habitude s'est répandue dans les troupes de "couper" le foulard, c'est-à-dire d'en replier les pointes, quand on est totémisé. Ce signe est donc aujourd'hui banni, mais il a la vie dure (un petit tour sur f...book, cher lecteur, te le confirmera). Les marins coupent également leur foulard, le plus souvent sur le prétexte qu'un foulard non coupé se prendrait dans les haubans. J'ai été marin, jamais mon foulard ne s'est pris dans aucun hauban, c'est un pur prétexte...
On peut se demander d'où vient cette curieuse pratique. Le rapport d'un nom d'animal à un foulard coupé semble nul. Toutefois...
Toutefois, la pratique du cache-sexe amazonien fournit une clé. Le "cache-sexe" ne cache rien ; il habille le sexe, mais il le signale, car l'indien amazonien, pour le reste, est nu comme un ver. Or seul mon souci de la pudeur des lectrices m'empêchera de dire à quoi un foulard scout peut renvoyer... Elucubration ? je ne crois pas. Le but du cache-sexe est de manifester que celui qui le porte a la maîtrise de son organe viril, et par extension, de sa puissance virile. Chez l'enfant, il n'est pas nécessaire. A la puberté, la puissance virile se manifeste d'abord de façon anarchique. Le garçon se bat, mais mal, car il n'est pas maître de ses forces ; ses sentiments sont désordonnés, son courage intermittent, du coup de gueule au découragement. Les forces sont reçues, mais non pas maîtrisées et si l'on peut quelquefois en être fier, il est fréquent aussi qu'on soit encombré de soi, mal à l'aise avec ce nouveau soi. Devenir un homme passera par la discipline, la maîtrise de ses propres forces.
Couper les pointes du foulard, c'est donc prendre la maîtrise du désordre des pointes - jamais les pointes d'un foulard ne sont parallèles ni ordonnées -, c'est manifester qu'on est maître de ce que, par ailleurs, on tient pour le plus important de soi (comme le foulard est le plus important, car le plus signifiant, de l'uniforme scout ; même en caleçon de bain, on garde son foulard). C'est dire qu'on est un homme, celui-qui-a-la-maîtrise-de-sa-force. J'ajoute que plus ce thème est important dans une troupe, autrement dit que plus la force et la virilité y sont mises en valeur, et plus le foulard est coupé court. Voyez la VIIe Paris.
La reconnaissance de cette maîtrise virile passe par le groupe de pairs et d'aînés, là encore comme dans n'importe quelle tribu primitive.
Demander à un gars de déplier les pointes de son foulard, c'est donc comme le déviriliser. Il renâcle, il proteste, il pinaille et finalement il obtempère en se disant qu'au fond des bois, loin du regard des empêcheurs de scouter en rond, il n'en fera qu'à sa guise. Allez donc opposer à cela des arguments du type : "tu n'as pas à modifier l'uniforme de l'association" ou "le mouvement te dit que c'est interdit". Ces arguments sont exacts, mais ils sont faibles comparés à la puissance (inconsciente) du besoin anthropologique que le foulard coupé manifeste. Jusqu'à présent je n'ai trouvé qu'un seul argument de force suffisante, celui de la loi, la loi civile, qui interdit la totémisation et donc ses marques. Peut-être parce qu'il est fort rhétoriquement, peut-être aussi parce que l'invocation de la loi, dont les implications sont du domaine du tragique (au sens plein), réveille d'autres mécanismes anthropologiques...
La suite au prochain épisode !







