Comment les légendes se font

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C'est une légende scoute. De Paris. Elle tient en peu de mots : au cours d'une totémisation, un scout aurait été attaché sur les rails d'une ligne de chemin de fer et serait mort d'une crise cardiaque en entendant un train arriver...

 

"De mon temps", c'est-à-dire vers 1990, il y a vingt ans, donc, on attribuait cette légende à la VIIe Paris (Saint Michel). Il est vrai qu'on ne prête qu'aux riches et que la VIIe ne s'était pas fait une réputation de tendresse. A cette époque, donc, fort lointaine (comment, objectez-vous, c'était hier ? Mais en 1990, les C. P. d'aujourd'hui n'étaient pas nés !), la VIIe accumulait sur elle toutes les légendes noires du scoutisme. Lorsqu'on me raconta cette légende, je n'y crus pas trop. Depuis, j'ai appris des choses auxquelles, hélas, il m'a fallu croire. Mais le coup d'attacher à des rails... Pour quoi faire ? Dans une totémisation, il était question de feu ou d'eau, mais de rails, point. Sans compter, c'est l'inconvénient d'être logique, que je ne vois pas très bien comment attacher qui que ce soit à un rail. Essayez, pour voir.

Donc, une légende. Un de ces trucs qu'on se raconte en patrouille au coin du feu pour faire peur aux plus jeunes.

 

Or cette légende, je l'ai entendue deux fois ces derniers mois. Ce qui m'a bien fait sourire.

La première fois, lors d'une rencontre avec des anciens du groupe Pasteur de Paris (71e SdF, etc.). Ces chefs des années 1950 se souvenaient parfaitement de la légende du totémisé attaché aux rails qui... Ma pauvre légende de la VIIe était donc beaucoup plus vieille que je ne le croyais ! En 1950, ni la VIIe ni son mouvement (la FSE) n'existaient !

La deuxième fois, dans la bouche d'un de mes scouts actuels de la 27e Paris. Le jeune Louis, treize ans, l'avait entendue dans sa patrouille. Ou bien était-ce à Franklin ? Bref, la légende était toujours vivante. Naturellement, elle n'était plus attribuée à la VIIe, qui n'est plus que l'ombre d'elle-même et dont la réputation s'est effacée du "PSP" (paysage scout parisien), mais à je ne sais plus quelle troupe. Ce qui fait soixante-dix ans de vie à cette indéracinable légende du scout attaché aux rails !

 

L'intéressant de cette anecdote est d'ordre pratiquement anthropologique : elle montre comment se transmet une légende purement orale et sans aucun fondement avéré dans une société juvénile par-dessus les générations et les mouvements. C'est une histoire de coin du feu, de marche de nuit, de cour de récréation ; une histoire de pré-adolescents qui aiment à croire qu'ils pourraient avoir peur ; la troupe incriminée varie selon les décénnies, mais la légende reste intacte dans son schéma.

Son invraisemblance est d'autant mieux acceptée que les transmetteurs ne sont pas totémisés et ne le seront probablement pas. Ils ne savent donc pas ce qu'est une totémisation, mais ils savent qu'il y a eu (et qu'il y a) des totémisés. C'est un récit de l'au-delà d'une frontière, un peu comme nos ancêtres parlaient des tribus de géants en Amérique. Ou des cités d'or... Le jeu scout ne cesse, précisément, de frôler cette frontière. Frontière de l'exploit, du dépassement de soi, mais aussi du terrible, du dangereux. Il ne cesse de frôler la transgression. Transgression de la violence, mais aussi transgression des bornes du réel. S'il ne le fait pas, il n'a aucun intérêt pour ceux qui le jouent ni pour ceux qui le conçoivent, puisque le dépassement de soi n'est que la face positive du mouvement de "passer outre" (trespassing) dont la transgression est la face négative.

Cette légende est aussi marqué par le spectre de la mort, "passer outre" ultime qui entre dans l'esprit du garçon à cet âge et qui fait qu'il est très nécessaire, à cet âge précisément, de lui apprendre la mort et la résurrection, pivot de la foi chrétienne.

Ainsi, une légende têtue, qui revient comme le canard pendant plus de sept décennies et probablement encore longtemps, nous apprend beaucoup de choses sur la réalité des frontières auxquelles les scouts, adolescents, se confrontent, et dont nous avons, nous, éducateurs, à faire tenir compte dans notre réflexion et nos jeux. C'est en partant de cette réalité-là, et non de nos programmes adultes, que nous toucherons et éleverons. Il est bien d'autres fondements anthropologiques que celui-ci : la difficulté de parvenir à des relations d'amitié authentique, par exemple, difficulté qui se traduit au mieux par une frustrante superficialité des relations, au pire par la forme inversée de l'amitié, qui est la détestation. J'en traite un peu dans Le frère du Lynx.

 

L'exploration du scout n'est pas que l'exploration physique des jungles hostiles du Massif central ou du Haut-Dauphiné ; elle est aussi l'exploration de son cœur.

 

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