Unité, unicité, unanimité
Mise à jour le Vendredi, 16 Octobre 2009 21:54 Écrit par Fr Yves Combeau o.p. Vendredi, 16 Octobre 2009 14:45
Le drame majeur du scoutisme catholique en France est sa division. Trois mouvements de vingt mille membres, trois poids lourds, donc, coexistent. Je pense qu’ils ne se réuniront pas de sitôt. Tout est possible, certes, mais…
Ils coexistent depuis quarante ans. Et depuis quarante ans, la division du scoutisme catholique est un scandale. Au sens propre : le « scandalon » grec, le petit caillou qui fait achopper et qui fait mal. La division fait mal, agace, exaspère, repousse et fait chuter, c’est-à-dire qu’elle pousse à la médisance, à l’intrigue, à la violence morale. Ce n’est pas glorieux, n’est-ce pas ? À dire vrai, nous pouvons quand même avoir un titre de fierté : depuis 2004, en grande partie grâce aux efforts des S. G. d. F., une période d’entente a succédé à la guéguerre. Les manifestations du centenaire du scoutisme, en 2007, ont montré que la paix est possible et qu’elle fait du bien.
Reste à comprendre pourquoi nous avons connu quarante ans de conflit. Et je parle bien de conflit. Avec des histoires plus ou moins avouables. Les causes sont variées (elles prennent, avec les détails requis, une certaine place dans mon livre), mais en voici au moins une : le fantasme bien français de l’unicité.
C’est au nom de l’unité du scoutisme que les S. d. F. ont si longtemps mené la vie dure aux autres mouvements catholiques. Avec des phases, certes. Mais parfois cruellement. Le raisonnement était le suivant : une seule foi, une seule Église ; une seule Église, un seul scoutisme catholique. Point. Ce raisonnement était soutenu par une confusion (volontaire ou pas) entre « reconnu par l’Église », qui est un statut juridique contingent, et « catholique » tout court, qui ne relève que du baptême et du droit des baptisés à s’associer librement. Donc, dans certains discours, ce qui n’était pas « reconnu par l’Église » n’était pas catholique… La mémoire est courte, car à ce jeu, on en déduit que les S. d. F. avant 1923-1925 n’étaient pas catholiques !
Mais l’Église, justement, ou plutôt l’épiscopat, n’a pas fait mieux. Des années 1960 aux années 1980 a prévalu la doctrine dite du « mandat », qui ne voulait pas seulement un scoutisme catholique unique, mais un mouvement de jeunesse catholique unique qui, manque de chance, n’était pas le scoutisme, mais l’Action catholique. Et de retirer les aumôniers de leurs groupes…
Cet exclusivisme a été nuisible. Très nuisible. Et de plus, il reposait sur des bases faussées. Une seule foi, une seule Église, oui ; mais depuis quand y a-t-il une unique façon d’être catholique ? Il y a les discrets et les expansifs, les rieurs et les graves, les intellectuels et les pragmatiques, les mariés et les célibataires, les solitaires et les communautaires, les hommes et les femmes (dont les G. d. F. ont eu bien du mal à persuader les S. d. F. !). Aucun catholique n’est comme un autre catholique. Il y a plusieurs spiritualités, plusieurs rites catholiques, plusieurs ordres religieux. Il n’est donc pas absurde qu’il y ait plusieurs scoutismes catholiques. La comparaison avec les ordres religieux est éclairante : au même moment exactement, dans le même univers culturel, l’Église latine a vu naître Carmes, Franciscains, Dominicains, Augustins. Même un ordre comme les Franciscains connaît des variantes internes, Conventuels, Mineurs, Capucins, Récollets, Minimes, aujourd’hui Franciscains du Renouveau (du Bronx).
Le véritable scandale n’est donc pas qu’il y ait plusieurs façons de faire du scoutisme. La BSA américaine offre plusieurs options depuis les années 1940 et elle n’a point implosé. Le véritable scandale est que les partisans de ces différentes options aient chacun prétendu que la leur était non seulement la meilleure (pourquoi pas), mais encore la seule.
Fantasme catholique de l’unanimité ? Fantasme français de l’unicité ? Drame du scoutisme.








Commentaires
N'y a t-il pas tout de même une seule pédagogie scoute indépendante des tendances religieuses? l'unité des "gros" mouvements doit-elle seulement résider dans la Foi? Reply | Citer | Citer
merci de votre remarque. Je pense en effet que l'unité n'est pas essentielle. Elle est souhaitable, mais pas essentielle. J'ajoute que j'ai même pour thèse que la division a permis l'épanouissement de potentialités que l'unité eût peut-être étouffées…
En revanche, je ne suis pas sûr qu'il y ait une seule pédagogie scoute. Des éléments communs, oui. Mais ces éléments sont employés de façon si divergente… La question est donc de savoir si ces éléments sont assez nombreux et fondamentaux pour établir une unité. J'avoue que j'ai du mal à répondre. Ne faudrait-il pas imaginer, sur le terrain, des camps inter-mouvements ? La pratique comparée seule permettrait de mesurer différences et points communs.
Fraternellement Reply | Citer | Citer