Yves Combeau
Le secret de Tintin
Mise à jour le Dimanche, 26 Décembre 2010 18:49 Écrit par Fr Yves Combeau o.p. Dimanche, 26 Décembre 2010 17:48
Aujourd'hui, pour la Noël, je m'aventure dans le domaine réservé d'une grave science : la tintinologie. Je n'ignore pas que les tintinologues me guettent au tournant. On n'imagine pas combien, en matière de littérature de jeunesse, les tournants réservent de guetteurs. Et ils sont armés.
Mais qu'on se rassure : j'emprunte les éléments de la réflexion qui suit aux bons auteurs, et je ne dirai rien de très novateur, sinon que je l'ai organisé à ma façon.
Or donc, comme je songeais en une soirée franc-comtoise, sous une couette, alors que la bise soufflait, à propos d'un album de Tintin qui était, avec un tome de l'aride Revue d'histoire ecclésiastique de la province de Langres, 1872, tout ce que ma chambre offrait à ma méditation, il me vint une révélation : je venais de découvrir qui est Tintin. La question n'est pas si saugrenue qu'elle paraît. Tintin, personnage sans parents, sans frères et soeurs, sans nom, sans passé (à première vue), Tintin au visage si lisse, au caractère si exempt de défauts, Tintin est un mystère. Qui est-il ? Quelles sont ses motivations ? Qu'aime-t-il ? Qu'espère-t-il ?
Eh bien ! Voici la réponse : Tintin est un scout. En quatre arguments.
1. Tintin est Totor, le C. P. des Hannetons.
Tout le monde le sait, mais il faut le rappeler : adolescent, Tintin, qu'on surnommait "Totor" était scout à Bruxelles, chez les Scouts catholiques de Belgique (en ce temps-là, ils l'étaient encore), et il était C. P. Le petit personnage dégingandé des Aventures de Totor le C. P. des Hannetons est déjà Tintin ; le visage est le même et le glissement vers le Tintin que nous connaissons se fait par Tintin au pays des Soviets. La psychologie est identique de l'une à l'autre aventure. Seul le nom a changé, parce qu'on ne garde pas son surnom scout quand on veut faire sérieux et que désormais, Tintin est employé par Le Petit Vingtième.
Un C. P. moins lisse que l'adulte qu'il sera. Aussi bien Totor que le Tintin de la Russie léniniste sont de francs bagarreurs, et Tintin, au début des Soviets, est passablement râblé. Ce n'est que devant un gros malabar de tchékiste qu'il se sentira fondre au moral et fondra... au physique, car le dessin encore flottant d'Hergé montre désormais un personnage plutôt gringalet. Astucieux, culotté, sans trop de vergogne, spontanément solitaire dans ses aventures, comme souvent les adolescents qui parlent en groupe de ce qu'ils vivent, mais le vivent seuls.
Il n'y a pas de préhistoire de Totor. On ne sait rien de son enfance. Elle a été absorbée par son uniforme scout. En cela, Totor est Hergé lui-même. Car Hergé fut un scout enthousiaste, un routier passionné. C'est par le scoutisme qu'il s'est mis à dessiner et qu'il a trouvé son travail. Il restait chef actif par ailleurs. Or Hergé, fils d'un foyer catholique, paisible et désespérement banal, de cette banalité bruxelloise qu'on pourrait qualifier d'épaisse, a dit lui-même que toute son enfance s'était effacée du jour où il était devenu scout ; qu'elle était tombée comme un manteau de ses épaules ; qu'il n'avait de souvenirs qu'à partir de son scoutisme. Voilà pour le passé de Tintin : il existe, mais il n'a pas de poids. Il est obscur parce que le scoutisme a tout ébloui de sa lumière. Ce qui a fait Tintin, c'est le scoutisme.
2. Tintin a le coeur pur.
Le coeur pur, le coeur blanc. C'est ainsi que le lama de Tintin au Tibet qualifie celui qui est parti à la recherche de Tchang. Voilà pourquoi Tintin n'a ni jalousie, ni envie, ni désir impur. Le seul mouvement proche du péché (proche seulement) qu'on lui connaisse est la colère d'indignation, la même que celle du Christ.
Le coeur pur, c'est l'article 10 de la Loi scoute. "Le scout est pur dans ses pensées, ses paroles et ses actes." Or ce coeur pur, c'est celui d'Hergé même. La vie d'Hergé est moins lisse que celle de son héros, mais ce qu'il projette dans son dessin si sobre, si exact, si scrupuleusement dépouillé de tout détail qui ne serait pas indicatif, c'est quelque chose de son propre désir de pureté. Désir qui a pris, dans la vie d'Hergé, la forme d'un conflit plus ou moins conscient - car nos vies d'hommes ne peuvent être pures sans combat, et nos chutes souillent irrémédiablement notre mémoire de nous-mêmes - dont la consultation d'un psychologue jungien a révélé, juste avant Tintin au Tibet, la profondeur.
Je voudrais m'arrêter ici un instant sur deux éléments révélateurs.
Le premier est le personnage d'Haddock. Haddock fournit à Tintin un père de substitution mais, et c'est une invention extraordinaire d'Hergé, un père qui apparaît pécheur (alcoolique et violent) et qui connaît au fil des albums une véritable rédemption. Il est pardonné, il se rachète, non sans difficultés, jusqu'à atteindre, dans Les bijoux de la Castafiore, la pureté de coeur que la cantatrice, pour une fois inspirée, lui reconnaît : il est devenu "un grand enfant". Il y aurait long à dire sur cette figure inédite, en christianisme, du père pardonné. Elle est pour moi un trait de génie d'Hergé.
Or on ne sait pas si Tintin, quant à lui, a commis une faute qui lui vaudrait un tel salut par le pardon. Ce n'est pas impossible. Il a, après tout, une vie hors champ, hors des albums. Dans ce cas, il serait celui qu'il désire être (et donc pur) "dans le champ", exactement comme les scouts quand ils sont en uniforme, dans le champ du regard de leurs pairs et de leurs chefs. Tous les scouts éprouvent ce contraste entre celui qu'ils sont (et qu'eux seuls connaissent) et celui qu'ils désirent être, qui a tant de mal à exister dans l'épaisseur du quotidien, mais que le cadre scout peut enfin révéler. La différence avec Haddock ne serait pas ici l'incapacité à pécher (Tintin est humain), mais le refus, très adolescent, et très scout, de pécher devant autrui. Le même refus, sans doute, qu'a éprouvé Hergé toute sa vie, quand bien même il aurait cédé à certaines occasions, d'où cette souffrance de pureté dont j'ai parlé. Et si, comme il semble évident, Tintin maintient dans toute sa vie, hors champ comme dans le champ, cette pureté de coeur, alors il est un scout d'une qualité exceptionnelle. Un Guy de Larigaudie... Les points communs sont nombreux. En tout cas, je veux dire ceci : Tintin, comme Larigaudie, vit dans la grâce d'un scoutisme pleinement assumé ; il n'a pas encore été cabossé par le péché ; il n'a point renié sa Promesse. Haddock, comme beaucoup d'entre nous, a chu. Il a été pardonné. Ce parcours éclaire par contraste l'exception qu'est Tintin et que le scout "qui y croit" veut être lui aussi, seul en ce monde désenchanté.
Le second élément est précisément le complexe de pureté qu'éprouvent beaucoup de scouts qui vivent sérieusement leur scoutisme (je parle du scoutisme unitaire, classique, traditionnel, enfin, celui qu'a vécu Hergé et que vivent des milliers de jeunes aujourd'hui). Cette sorte d'horreur de l'impureté qui vient moins de la peur du mal que le péché inflige à autrui, que du mal qu'il nous inflige à nous-mêmes. L'impureté enlaidit, et cela porte atteinte à deux choses : l'image psychologique fragile que nous avons de nous-mêmes, si importante à l'âge adolescent (l'âge de Narcisse), et à l'image de Dieu que nous sommes. Or l'adolescence est aussi le temps des premières grandes tentations de péché laid. Si Totor était, en quelque sorte, le scout qu'était Hergé, Tintin est le grand scout - le routier, l'homme enfin à partir du moment (tardif) où il porte le pantalon - qu'Hergé veut être parce que c'est son désir scout de pureté. Ce complexe est celui d'Hergé adulte, partagé entre le Haddock qu'il est peut-être et le Tintin qu'il aimerait être resté...
J'ai déjà abusé de ta patience, lecteur. La suite (la fraternité scoute chez Tintin et enfin le Christ est présent devant Tintin, mais hors du champ), c'est pour la prochaine fois !
Sur le scoutisme en histoire
Mise à jour le Vendredi, 12 Novembre 2010 16:30 Écrit par Fr Yves Combeau o.p. Vendredi, 12 Novembre 2010 15:56
J'ai plaisir à poster cette semaine un article de Remi Fontaine paru le 13 octobre dans un grand organe national. Non seulement parce que M. Fontaine, qui est largement connu pour ses ouvrages sur le scoutisme et pour son émission radiophonique, a apprécié ma Nouvelle histoire du scoutisme catholique en France, ce dont je tire une certaine fierté, comme, disons, un artisan que l'on félicite pour son travail, même s'il n'a pas prétendu à l'art, mais encore parce que M. Fontaine a critiqué mon postulat de base et l'a fait avec des arguments de haute qualité.
Ces arguments appartiennent à l'école de pensée thomiste. Il peut paraître piquant qu'un dominicain se fasse reprendre sur des concepts ou des méthodes thomistes... Le fond de la question est que, selon M. Fontaine, il existe une raison du scoutisme, une philiosophie et une définition du scoutisme, et selon moi, elle n'existe pas. Ou pas entièrement. Qu'elle soit présente chez Sevin et chez Forestier est une évidence (et chez Michel de Paillerets, chez van Effenterre, chez Claude Lenoir...), mais je maintiens que la création du scoutisme catholique en France, qui n'a pas été le seul fait de Sevin, relève du contingent, et non du principiel ; et que Sevin et Forestier ont procédé à une construction. Si construction il y a, il est possible de déconstruire. Que ce soit opportun est une autre question. Que le mouvement qui a procédé et procède encore constamment à cette déconstruction n'ait par conséquent aucun titre à se réclamer du père Sevin comme il le fait encore est probable et je tends à le penser.
Ce mouvement se réclame encore, et avec quelle autorité ! de Baden-Powell. Ma foi, je me demande moi aussi ce qui reste de Baden-Powell aujourd'hui, je veux dire en 2010, après la réforme pédagogique officialisée en 2008, dans les programmes et les pratiques ce mouvement. La réforme de 2008 me paraît être plutôt un commentaire de ce qui l'a précédée (qui était déjà un commentaire) qu'un travail d'interprétation de B-P. J'imagine qu'Etienne Père pourra justifier le travail qu'il a dirigé et qui a mené à cette réforme en s'appuyant sur B-P. Mais on entre là dans un débat bien ardu, et qui dépasse le domaine de compétence d'un pauvre historien.
En posant comme a priori que les mouvements catholiques d'aujourd'hui font tous du scoutisme (quel que soit ce scoutisme), je permets du moins un dialogue. Le dialogue n'est certes pas la fin de tout travail intellectuel. Mais dans la circonstance présente, il est nécessaire.
Saluons d'emblée l'honnêteté intellectuelle de ce livre, Nouvelle histoire du scoutisme catholique en France, qui décrit les composantes actuelles du scoutisme catholique avec une compréhension et une intelligence rares du sujet, une capacité de synthèse et une vertu d'empathie qui sont l'apanage du bon historien.
Il y a un peu chez le P. Y Combeau (étudiant la question scoute) de l’Emile Poulat (étudiant la question religieuse contemporaine dans ses tenants et aboutissants, du modernisme à l’intégrisme) : il ne dit pas qu’en penser, il donne seulement à penser, sans parti-pris apparent. Car, explique-t-il, si l’histoire est servante (comme la pédagogie, la sociologie et toutes les sciences, surtout humaines), il n’est pas de bonne méthode de maltraiter une servante : « La question historique n’est pas et ne sera jamais : qui a raison ? Elle est : comment en est-on arrivé à plusieurs raisons ? »
Cela étant dit, bien traiter la servante ne doit pas être prétexte à négliger son maître, voire le maltraiter. Si la philosophie est la servante de la théologie, la science (historique) est la servante de la philosophie. S’il existe une véritable histoire du scoutisme, il existe aussi une philosophie (vraie) du scoutisme en termes précisément d’anthropologie, une raison du scoutisme qui implique bien quelque part une vérité et une erreur : qui a raison ! Dans son fameux discours de Ratisbonne, Benoît XVI nous a rappelé précisément le danger moderne et idéaliste qu’il y a de trop cloisonner les sciences entre elles et les sciences avec la philosophie, puis la philosophie avec la théologie, nonobstant leur autonomie et leur souveraineté propres. Pour prendre une figure hylémorphique (matière/forme) qu’approuvera sans doute notre dominicain (qu’on suppose thomiste et donc aristotélicien par vocation), la vérité matérielle de l’histoire ne peut se passer de la vérité formelle de la philosophie : distinguer pour unir !
C’est la raison pour laquelle nous n’adhérons pas à la thèse (plus philosophique que sa prétention historique) qu’il donne : « Depuis ses tout premiers pas, le scoutisme catholique français portait en germe des débats irrésolus et probablement insolubles, débats qui se sont fait jour avant même que les Scouts de France fussent fondés, qui ont ressurgi vint ans après leur fondation, ont agité les décennies suivantes, ont finalement engendré une explosion dans les années 1960 (…). S’il y trois grands mouvements catholiques aujourd’hui (Scouts de France, d’Europe et unitaires), c’est qu’il y avait trois frères dans le même berceau. Ces frères ont grandi. Ils ont tous trois quitté le foyer commun et fondé des foyers propres. »
Si nous concédons volontiers avec l’auteur qu’il ne faut certes pas confondre unité avec unanimité et unicité, nous ne pensons pas que la division actuelle du scoutisme catholique a permis l’épanouissement des potentialités diverses de l’intuition originelle. Nous n’allons pas redévelopper ce que nous avons déjà écrit (cf. notamment L’âme du scoutisme aux éditions de Paris), mais si les intuitions de Baden-Powell, son empirisme organisateur en matière d’éducation (y compris dans « le système des patrouilles ») fut assimilé et assumé par un P. Sevin avec l’intelligence et le succès que l’on sait, c’est parce qu’il était homogène avec l’anthropologie et le réalisme de la philosophie dite chrétienne. Macedo (cofondateur des SdF et tertiaire dominicain) y voyait lui-même « une vivante application du thomisme ». Au-delà du clivage clairement politique et religieux, la révolution culturelle et copernicienne opérée par la réforme obligatoire (très kantienne) des années 1960 a rompu objectivement, anthropologiquement, avec cette correspondance féconde (soulignée par de nombreux aumôniers comme le P. Forestier).
Le P. Combeau parle justement de cette réforme pédagogique comme le cardinal Ratzinger parlait déjà de la réforme liturgique : « Dès lors qu’il y a révolution, on est en présence d’un autre scoutisme, et la question n’est pas de savoir s’il est légitime - il ne fait aucun doute qu’il l’est pleinement… -, mais de savoir si sa légitimité est exclusive. Bref, s’il fallait l’imposer. » Allons plus loin : la contrainte et « l’herméneutique » de rupture ont disqualifié cette réforme-révolution en en faisant une arme par destination contre le scoutisme initial, rendant ainsi suspecte cette légitimité, au nom du simple droit naturel et chrétien. Avec toutes ses interrogations pertinentes, la matière très dense et riche de ce livre important le donne paradoxalement à penser, au moins implicitement, en dépit de la « thèse » consensuelle exprimée, trop « scoutement correcte ». Il faudrait sortir de cette contradiction interne, passer dûment de l’implicite à l’explicite, en cessant de se retrancher par méthode ou présupposé derrière la prétention exclusivement historique qui est aussi, à sa manière, une mauvaise rupture… épistémologique. L’objectivité en histoire n’empêche pas, au contraire, l’objectivité en matière méta-historique, c’est-à-dire philosophique : celle capable, au-delà des raisons des uns et des autres, d’induire où est la vérité et l’erreur sur les choses essentielles, par delà les choses discutables, sujettes à options prudentielles diverses. Cela ne devrait pas empêcher non plus la charité fraternelle (scoute) en toutes choses, même avec les frères séparés…
Quand nous parlons de vérité ou d’intelligence du scoutisme (a fortiori catholique), nous parlons donc de son fondement réaliste et non évidemment de ses accidents contingents, plusieurs modes ou formules de scoutisme étant toujours possibles, sans atteindre forcément ce fondement ni l’unité du scoutisme. Mais, comme en liturgie, on ne peut véritablement concevoir une voie générique de réconciliation entre les trois espèces actuelles de scoutisme catholique sans envisager (pour l’une de ces espèces) une « réforme de la réforme » qui suppose en filigrane une rupture de la rupture… Au-dessus de l’histoire et de ses catégories (psycho-sociologiques) nécessaires mais insuffisantes, le débat est ouvert à ce niveau fondamentalement philosophique, anthropologique, voire métaphysique ou théologique…
Rémi Fontaine
Les raiders, une expérience
Mise à jour le Jeudi, 14 Octobre 2010 17:39 Écrit par Fr Yves Combeau o.p. Jeudi, 14 Octobre 2010 17:18
Petit retour sur les raiders. Voici un témoignage que je livre tel quel :
Voici ce qui me semble intéressant dans la réponse pédagogique des SDE en proposant aux aînés de la troupe la progression raider.
Tout d'abord il me semble évident qu'il y avait un espace pédagogique qui pouvait être comblé par une proposition forte pour les 15-16 ans. Il y avait déjà en 1990 les brevets majeurs, qui, peut-on le penser, pouvaient répondre aux attentes des 1res classe. Mais je vois deux vertus principales à la pédagogie raider SDE :
1. - On ne propose pas au jeune de 15 ans seulement une validation d'acquis par la remise d'un badge, mais on lui propose de s'engager à nouveau ! Ce point me paraît fondamental : Donner à nouveau sa parole d'homme ! Ceci est pour moi l'apport primordial du scoutisme. Peut-être même au delà des vertus couramment exprimées : débrouillardise, esprit d'équipe, sens du service...Bien sûr qu'elles sont importantes et combien ! Mais avant tout ça, il y a la parole donnée, la promesse devant témoins de vivre selon la loi. L'engagement du Raider est fort, le jeune dessine(décide) encore plus ce qui fera sa vie d'adulte, de routier.
2- Il me semble que , fort de l'histoire des raiders du chef Menu, les SDE ont voulu garder le système de la patrouille au centre de la proposition raider. En effet, le CP-SD n'avance pas seul mais vit l'aventure avec ses gars, les élève par le défi Cîme. En se protégeant ainsi du troupisme et de la scission des âges.
La réponse pédagogique apportée par les SDE me semble bonne et efficace : une réponse centrée sur le jeune au service de ceux dont il a charge d'âme.
Mon engagement raider (Viterbo 1994) a été déterminant pour construire le routier que j'ai été. Il a été une passerelle formidable entre la troupe et la Route. Il m'a ouvert à la Route et j'ai pu m'y épanouir pleinement et m'y engager encore une fois (!) pour m'aider à vivre ma vie d'homme, d'époux, de père, chrétien.
Mais comme tu le disais, tout dépend de la santé de l'unité donc des hommes, des chefs. La proposition raider FSE est un outil mis à disposition des scouts et de la CDH, non une solution toute faite.
Le mot-clé ici est d'évidence l'engagement. De fait, le raider s'engage, et publiquement. Or cet engagement survient à un âge qui serait plutôt... l'âge du "dégagement", du rejet des anciennes attaches. Dans le système classique, cet engagement est celui du CP (investiture). Chez les pionniers SGdF, il s'agit de l'engagement pionnier, qui intervient au même âge.
Surtout s'il est lié à l'avenir, c'est-à-dire la Route. J'ai signalé que l'articulation raiders/Route a souvent été difficile, en raison de la déception que la Route rique de produire chez le jeune routier sorti d'une vie de troupe forte et porteuse. Les Scouts d'Europe pallient à cela par un début d'année de Route extrêmement efficace : Vézelay. Rien de tel chez les SUF, le Rassemblement national Route (RNR) de la Toussaint n'ayant pas la même vocation, du moins a priori - il y aurait là un débat à mener, en réalité.
Cette transition délicate devrait mériter tous les soins des équipes nationales concernées. Ce ne fut pas toujours le cas ! Voilà sans doute, dans un scoutisme unitaire (FSE et SUF) solidement charpenté depuis longtemps, un point faible, donc un chantier à ouvrir ou à rouvrir. Chouette !
Anthropologie du scout de base
Mise à jour le Vendredi, 10 Septembre 2010 16:26 Écrit par Fr Yves Combeau o.p. Vendredi, 10 Septembre 2010 15:36
Ou comment l'homme des cavernes est toujours présent chez nos chères têtes blondes
De retour des camps...
Les quelques réflexions qui suivent me viennent du camp routier qui a conclu ces deux mois d'été. Naturellement, il s'est passé bien d'autres choses pendant ce camp qui a eu lieu en Croatie, mais les éléments dont je parle ici ont quelque peu occupé mon esprit.
Il s'agit de la puissance de la forme - aspects visuels, rites, tenues, détails desdites tenues - chez les scouts. Quiconque a été chef a fait deux constats :
1) les uniformes sont très souvent modifiés par les garçons ;
2) ces modifications sont très difficiles à éradiquer. Allez obtenir un rasso en uniforme conforme aux consignes du mouvement auquel vous appartenez !
Une petite enquête sur internet, merci les blogs et les réseaux sociaux, édifiera le curieux. Il n'est pas un groupe SGdF, FSE ou SUF dont les gars m'aménagent leur unif d'insignes inattendus, de marques identitaires, de tricots rayés (quand bien même on est à cinq cents kilomètres de la mer la plus proche), de treillis militaires, de godillots de même provenance, de quatre-bosses interdits (à la FSE) ou simplement incongrus (chez les SGdF)...
Ces signes supplémentaires ont plusieurs fonctions. Ces fonctions sont connues (du moins, je l'espère), mais ce que je veux pointer ici est la racine anthropologique, foncière, souvent inconsciente, qui explique le mal qu'on a à rectifier les choses. Autrement dit, ce sont des fondamentaux de l'homme adolescent qui pointent ici leur nez - c'est l'homme des cavernes qui fait surface...
1) ce sont des marques identitaires surajoutées à l'uniforme pour se différencier des voisins. Cela est particulièrement vrai dans un environnement dense en scouts. Dans un groupe à plusieurs troupes, chez les SUF, chaque troupe cherche à se distinguer des autres ; dans un arrondissement où l'on trouve quatre troupes SUF, comme le VIIIe, même chose. On pourrait même proposer le petit axiome suivant : plus une zone donnée est dense en scouts, plus les marques identitaires sont nombreuses. Inversement, une patrouille libre isolée dans son village ou sa ville est le plus souvent en uniforme impeccable...
Le besoin de se distinguer du groupe humain voisin en adoptant pour le groupe humain dont on fait partie des marques identitaires propres est absolument constant dans toutes les civilisations "primitives". Ce sont les plumes de l'indien, le cache-sexe de la tribu amazonienne. Le signe identitaire sépare de l'autre inconnu et intègre dans le groupe connu, ce qui est rassurant et structurant à la fois.
Cette fonction anthropologique est bien connue. Mais j'en vois une seconde peut-être moins évidente :
2) ce sont des marques de puissance. Je prendrai l'exemple du foulard coupé. Depuis la toute fin des années 1950, l'habitude s'est répandue dans les troupes de "couper" le foulard, c'est-à-dire d'en replier les pointes, quand on est totémisé. Ce signe est donc aujourd'hui banni, mais il a la vie dure (un petit tour sur f...book, cher lecteur, te le confirmera). Les marins coupent également leur foulard, le plus souvent sur le prétexte qu'un foulard non coupé se prendrait dans les haubans. J'ai été marin, jamais mon foulard ne s'est pris dans aucun hauban, c'est un pur prétexte...
On peut se demander d'où vient cette curieuse pratique. Le rapport d'un nom d'animal à un foulard coupé semble nul. Toutefois...
Toutefois, la pratique du cache-sexe amazonien fournit une clé. Le "cache-sexe" ne cache rien ; il habille le sexe, mais il le signale, car l'indien amazonien, pour le reste, est nu comme un ver. Or seul mon souci de la pudeur des lectrices m'empêchera de dire à quoi un foulard scout peut renvoyer... Elucubration ? je ne crois pas. Le but du cache-sexe est de manifester que celui qui le porte a la maîtrise de son organe viril, et par extension, de sa puissance virile. Chez l'enfant, il n'est pas nécessaire. A la puberté, la puissance virile se manifeste d'abord de façon anarchique. Le garçon se bat, mais mal, car il n'est pas maître de ses forces ; ses sentiments sont désordonnés, son courage intermittent, du coup de gueule au découragement. Les forces sont reçues, mais non pas maîtrisées et si l'on peut quelquefois en être fier, il est fréquent aussi qu'on soit encombré de soi, mal à l'aise avec ce nouveau soi. Devenir un homme passera par la discipline, la maîtrise de ses propres forces.
Couper les pointes du foulard, c'est donc prendre la maîtrise du désordre des pointes - jamais les pointes d'un foulard ne sont parallèles ni ordonnées -, c'est manifester qu'on est maître de ce que, par ailleurs, on tient pour le plus important de soi (comme le foulard est le plus important, car le plus signifiant, de l'uniforme scout ; même en caleçon de bain, on garde son foulard). C'est dire qu'on est un homme, celui-qui-a-la-maîtrise-de-sa-force. J'ajoute que plus ce thème est important dans une troupe, autrement dit que plus la force et la virilité y sont mises en valeur, et plus le foulard est coupé court. Voyez la VIIe Paris.
La reconnaissance de cette maîtrise virile passe par le groupe de pairs et d'aînés, là encore comme dans n'importe quelle tribu primitive.
Demander à un gars de déplier les pointes de son foulard, c'est donc comme le déviriliser. Il renâcle, il proteste, il pinaille et finalement il obtempère en se disant qu'au fond des bois, loin du regard des empêcheurs de scouter en rond, il n'en fera qu'à sa guise. Allez donc opposer à cela des arguments du type : "tu n'as pas à modifier l'uniforme de l'association" ou "le mouvement te dit que c'est interdit". Ces arguments sont exacts, mais ils sont faibles comparés à la puissance (inconsciente) du besoin anthropologique que le foulard coupé manifeste. Jusqu'à présent je n'ai trouvé qu'un seul argument de force suffisante, celui de la loi, la loi civile, qui interdit la totémisation et donc ses marques. Peut-être parce qu'il est fort rhétoriquement, peut-être aussi parce que l'invocation de la loi, dont les implications sont du domaine du tragique (au sens plein), réveille d'autres mécanismes anthropologiques...
La suite au prochain épisode !
Anthropologie du scout de base 2
Écrit par Fr Yves Combeau o.p. Mardi, 28 Septembre 2010 16:06
Ou comment l'homme des cavernes est toujours présent chez nos chères têtes blondes
J'avais promis la suite de mes petites cogitations sur les constantes anthropologiques présentes dans le quotidien du scout, spécialement à partir des modification spontanées et inextirpables de l'uniforme. Les voici...
3) se sont des marques d'opposition transitionnelle. Ici, je vois le lecteur blêmir. Meu non, c'est très simple. Pour s'affirmer comme personne, le jeune homme doit passer par une phase d'opposition à l'autorité. Quelle que soit celle autorité. Dans une civilisation primitive ou l'autorité est celle du groupe, justifiée par le fait que nul ne survit seul dans la jungle ou la brousse, cette phase consiste donc à quitter le groupe et à affronter seul les éléments jusqu'au seuil ultime, qui est la mort : soit par une mise en danger réelle (tribus nord-américaines), soit par un comportement symbolique quelconque. Au retour, celui qui est devenu homme réintègre le groupe, mais parce qu'il le veut : c'est en ceci qu'il est volontairement, activement membre du groupe qu'il est un homme, et non plus un enfant.
Dans le scoutisme, l'autorité est le chef, mais aussi et surtout les règles communes du mouvement, que le chef invoque pour justifier ses propres ordres en ce qui concerne la tenue. La conséquence est logique : nos hommes des cavernes en culottes courtes s'affirment hommes en refusant la discipline commune de la tenue. Le même gars qui accepte très bien l'autorité concrète de son chef dans l'action immédiate - disons : pour jeter un pont sur une rivière - récuse fermement et obstinément l'autorité molle et puissante à la fois du mouvement, autorité ultime quant à la tenue. Plus les règles d'un mouvement ont d'autorité sur la tenue, plus ses membres sont tentés de s'opposer. Un exemple ? Le coup de gueule annuel des commissaires-à-certitudes sur la tenue des routiers FSE à Vézelay... On en entend, sous les tilleuls de l'esplanade...
L'amusant est que le même gars qui porte un quatre-bosses à la FSE ou coupe son foulard aux SGdF s'intégrera à la perfection dans les règles vestimentaires d'une autre tribu, et portera par exemple une jacquette impeccable au mariage de son cousin...
Et pour finir sur ce thème inépuisable, en retour sur un autre élément anthropologique auquel j'ai fait allusion ailleurs :
4) ce sont des protestations métaphysiques. Ouille, mon lecteur verdit, à présent. Allons, allons, je vais expliquer.
Une charmante mode du scout de base parisien cuvée 2010 est le coutelas de chasse de trente centimètres de long accroché à la ceinture. Ou à un ceinturon militaire qu'on passe par-dessus la ceinture. En quoi ce poignard est-il métaphysique ?
Eh bien ! C'est évident. Parce qu'il ne sert à rien. Ni à couper des arbres (avec un couteau ?) Ni à se frayer un chemin dans les ronces (mieux vaudrait une machette). Ni à découper du gibier (que le scout ne chasse jamais). En somme, il ne sert jamais. Sauf à des usages tout à fait marginaux : défoncer une boîte de conserve quand cet étourdi d'intendant de patrouille a encore oublié l'ouvre-boîte et surtout (honte !) à manger. Le beau couteau, le long couteau sert bêtement de cuiller. Pour les raviolis.
Pourquoi, dans ce cas, ne pas emporter un ouvre-boîte et une cuiller en alu ? Parce que le coutelas, si long et si dangereux, qui pend le long de la cuisse, outre la fonction symbolique virile que j'ai dite à propos du foulard, en a une autre : il coupe, il perce, il fait saigner, il peut tuer. Il symbolise la vie et la mort. La vie et la mort sont des questions métaphysiques.
Or, et c'est bien dommage, alors que la vie et la mort préoccupent les adolescents qui les découvrent en même temps qu'ils découvrent la souffrance, on ne leur en parle jamais. Pourquoi, à votre avis, un adolescent regarde-t-il des films d'horreur, explose des martiens virtuels et couvre de sang verdâtre l'écran de sa console de jeux, parle de Viêt-Nam pour désigner une bataille au foulard ? Parce qu'il devient un homme et qu'un homme doit affronter ces questions. Mais on les en protège. On évite. La prédication catholique semble éviter ces questions au point de ne jamais aborder la résurrection, celle du Christ et la leur. Pourquoi ? L'école, la société font de même. On ne veillit pas, on ne meurt pas. Même à l'hôpital, la mort semble taboue. Le scout de base, inconsciemment, proteste contre ce tabou. Il veut qu'on rende compte de sa découverte, il veut apprivoiser la mort (même si c'est impossible), il veut sentir le poids de la vie. Il l'a contre lui, il l'a sur sa cuisse, c'est son poignard.
Le poignard, c'est le goût de la vie. Mal dirigé, ce goût peut devenir malsain. Bien compris, il peut inciter les éducateurs à avoir l'audace et l'intelligence de partager leur propre goût de la vie, leur propre appréhension (au sens de compréhension) du sang, de la souffrance, du plaisir, de la mort, de la vie, de l'espérance de la résurrection. Rien moins.
De sorte que l'anthropologie débouche sur les fondements de la religion.
Et, inversement, qu'une pastorale qui éviterait les fondements anthropologiques du jeune risque à coup sûr d'échouer...
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